Claire Macé, « herbière »

Claire Macé est une « herbière », comme on nommait jadis les femmes qui récoltaient les plantes, savaient les nommer et connaissaient leurs vertus. Fascinée par le monde végétal depuis l’enfance, elle découvre à l’adolescence l’herbier peint de son arrière-grand-père, Paul Maurice, instituteur et naturaliste dans la Sarthe : une révélation.
D’abord autodidacte, puis formée à l’ARH-IFH, dans le cadre de son stage de 2e année, elle restaure l’herbier du médecin botaniste Jean-Denis Long pour le Conservatoire Botanique National Alpin de Gap. Elle poursuit aujourd’hui ce dialogue avec les plantes à travers un herbier scientifique de plusieurs centaines de planches et un herbier « créatif » où botanique et écriture s’entrelacent. Ces univers se sont dévoilés cet été à la Galerie Chapleau, au Croisic.
Mise sous presse.

Bonjour Claire, d’où vous vient cet intérêt pour les plantes ? Est-ce que l’herbier de votre arrière-grand-père a été le point de départ ?

Non. Je m’intéressais aux plantes depuis mon enfance, peut-être parce que ma mère s’y intéressait déjà : je me souviens qu’on faisait toujours de gros bouquets, à la campagne, à la montagne, un peu partout. Très jeune, j’ai voulu suivre une formation agricole, mais cela ne s’est pas fait ; j’ai néanmoins continué à m’intéresser aux plantes, surtout sous l’angle médicinal. Ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai découvert l’herbier peint de mon arrière-grand-père. C’était magnifique !

Pouvez-vous m’en dire plus sur cet herbier ?

Bien sûr. Mon arrière-grand-père, Paul Maurice (1862-1924), est né dans la Sarthe. Fils d’instituteur, il le devient lui-même : à l’École normale, dans les années 1880, il suit des cours de sciences naturelles qui lui donnent le goût du naturalisme, la zoologie, la biologie, mais surtout, la botanique.

Dès 1882, il commence un herbier de plantes desséchées. Il en constitue mille planches ; on le sait grâce au journal quotidien que tenait son père qui consignait tout ce qui touchait la famille. Il y mentionne les débuts de l’herbier de Paul, puis, peu avant 1900, le fait qu’il compte déjà mille planches. Cet herbier-là, malheureusement, n’a jamais été retrouvé.

Il note en revanche que Paul avait entamé, en parallèle, un herbier peint de deux cents planches réalisées entre 1882 et 1900. Celles-ci existent toujours, j’en suis la dépositaire, et elles ont été conservées dans la famille depuis une centaine d’années.

Un article lui a été consacré en 2024, dans le numéro 147 de la revue La Garance voyageuse. C’est la première fois qu’on parlait de Paul Maurice, qui reste peu connu. Cette année, une exposition présente trente-six reproductions de ses planches, au Croisic en Loire-Atlantique.

Portrait de Paul Maurice, 2 planches de son herbier aquarellé.

Avant de suivre la formation de l’ARH-IFH, vous aviez déjà beaucoup appris seule. Comment vous y preniez-vous ?

Grâce aux livres, d’abord, où j’ai puisé beaucoup d’informations. Et puis, pendant une bonne dizaine d’années, j’ai tenu ce que j’appelle un « herbier photo » : où que j’aille, même en région parisienne, j’herborisais tout au long des chemins, dans les parcs, dans les rues, jusqu’aux plantes qui poussent sur les trottoirs. Je prenais des photos et j’essayais, avec des livres de botanique, de les identifier du mieux que je pouvais, à partir de leurs couleurs ou de leurs formes, sans grande méthode scientifique. J’ai ainsi rempli de gros cahiers de photos, indiquant les lieux et dates des prises de vues, la famille et le nom en latin et en français de chaque plante, ce qui m’a appris à nommer ces plantes et à les reconnaître.

[…] il me manquait des bases solides en botanique, à peu près à tous les niveaux ; j’avais envie d’une formation plus longue, capable de réunir toutes ces connaissances. C’est ce qui m’a menée à l’ARH-IFH.

Et qu’est-ce qui vous a donné envie de vous inscrire à la formation ARH-IFH ?

Avant l’ARH-IFH, j’avais déjà suivi plusieurs formations : un stage de botanique à l’École des plantes de Lyon en 2000, une formation en agriculture biologique à Sainte Marthe en 2006, et en 2016, juste avant l’ARH-IFH, deux formations « Herboristerie familiale » et « Aromathérapie » toujours à l’École des plantes de Lyon. Cependant, il me manquait des bases solides en botanique, à peu près à tous les niveaux ; j’avais envie d’une formation plus longue, capable de réunir toutes ces connaissances. C’est ce qui m’a menée à l’ARH-IFH.

Herborisation.

Et le fait de choisir l’ARH-IFH, c’était aussi parce que c’était un enseignement à distance ?

En fait, j’étais assez proche géographiquement, puisqu’en 2016 j’avais emménagé à Die, non loin de Chalencon. L’enseignement à distance est pratique, mais j’aurais aimé plus de temps en présentiel, nous n’avions que deux semaines en tout, et j’aurais souhaité des sessions réparties dans l’année, deux fois plus nombreuses par exemple. Je comprends que c’était compliqué, puisque les élèves venaient de différentes régions, parfois éloignées. Ces moments de rencontre avec d’autres personnes partageant les mêmes aspirations et faisant les mêmes recherches, puisque nous étions tous des adultes en formation choisie, étaient passionnants.

Et qu’est-ce qui vous a le plus intéressée ou le plus marquée, dans la formation ?

Tout m’a intéressée, un peu moins la chimie, je l’avoue. La formation était exigeante : il fallait énormément travailler chez soi. J’avais pris le temps pour cela, et j’ai beaucoup aimé pouvoir mener toutes ces recherches.

Herborisation.

Ce qui m’a le plus intéressée, c’est qu’en première année nous avions à réaliser un herbier de soixante planches, dont quarante représentant un maximum de familles différentes. Comme je connaissais déjà beaucoup de plantes visuellement, et que les cours d’identification avaient commencé, j’étais relativement à l’aise. J’ai donc composé cet herbier avec beaucoup de goût et de plaisir.

Nous avions aussi un deuxième herbier à présenter, de vingt plantes autour d’un thème ; j’avais choisi les plantes comestibles, un choix un peu convenu comparé à ceux, magnifiques, de certains autres. Cet herbier ainsi que le cours de dessin botanique m’ont ouvert de nouvelles perspectives.

Identification.

Puis vous avez travaillé sur l’herbier de Jean-Denis Long, au Conservatoire Botanique National Alpin ?

Oui, pendant la deuxième année de formation, puisqu’un stage de soixante-dix heures y était prévu.

Pour la petite histoire, je vivais à l’époque à Die et je connaissais le directeur du musée de Die, à qui j’avais suggéré d’organiser une présentation de l’herbier de mon arrière-grand-père ainsi que du mien. Le musée relevant du patrimoine, il m’a proposé de me rapprocher du Conservatoire Botanique National Alpin de Gap, afin d’y consulter l’herbier d’un médecin diois datant de la Révolution.

C’est ce que j’ai fait : j’ai passé une journée avec le conservateur Luc Garraud, au CBNA de Gap. Il m’a présenté ses collections. C’était magique de me retrouver au milieu de ces herbiers anciens ! Et j’ai découvert le travail d’un Conservatoire. En fin de journée, il m’a montré l’herbier de ce médecin, resté dans un carton depuis une quarantaine d’années.

Luc Garraud m’a expliqué qu’il était resté en l’état après avoir un peu voyagé : de la maison natale de Jean-Denis Long (1776-1866) puis chez un antiquaire, ensuite chez le fondateur du Parc régional du Vercors, qui en a finalement fait don au Conservatoire. Comme j’avais un stage à réaliser, je lui ai demandé si je pouvais commencer à restaurer cet herbier, ce qu’il a accepté.

[…] au lieu d’un simple stage d’une semaine, j’ai emporté l’herbier chez moi et j’ai pris le temps de le restaurer, avant d’en rapporter six mois plus tard les 916 planches terminées et rangées par famille dans des cartons de conservation.

Je suis d’abord restée une semaine au Conservatoire, afin de comprendre ce qu’ils attendaient : attachage des plantes, le papier à utiliser, etc. Ensuite, au lieu d’un simple stage d’une semaine, j’ai emporté l’herbier chez moi et j’ai pris le temps de le restaurer, avant d’en rapporter six mois plus tard les 916 planches terminées et rangées par famille dans des cartons de conservation.

Luc Garraud m’a alors dit que restaurer un herbier, tout le monde pouvait le faire, mais qu’il était fondamental de pouvoir retracer l’histoire de cet herbier et de celui qui l’avait constitué. J’ai donc repris mes recherches, à Grenoble, à Genève et ailleurs, partout où ce botaniste avait pu avoir des contacts, et ainsi j’ai pu rédiger la monographie de cet herbier. On peut la consulter au Conservatoire botanique national alpin, au musée de Die et au Jardin botanique de Genève, qui en détiennent chacun un exemplaire.

Dessin botanique.

Et quelles connaissances acquises lors de la formation vous ont été utiles pour ce projet ?

Tout ce qui touchait à l’identification des plantes, essentiellement, on n’était plus du tout dans l’herboristerie, mais vraiment dans la botanique : classement, familles, flores et ouvrages pratiques, tout cela m’a été extrêmement utile. Heureusement, je n’étais pas seule : sur un herbier ancien, les étiquettes ne sont pas forcément bien renseignées. J’ai fixé les plantes et collé les anciennes étiquettes, puis le conservateur a validé ou corrigé le nom des plantes sur de nouvelles étiquettes du Conservatoire. Malgré la rigueur acquise à l’ARH-IFH, ce travail nécessitait l’expertise du spécialiste.

Quand j’ai récupéré cet herbier, les plantes se trouvaient en vrac, parfois assez détériorées, dans des chemises de papier chiffon (chemises datant du XVIIIe et XIXe siècles). Chaque chemise pouvait comporter des dizaines d’échantillons. Je les ai fixés un à un avec du papier kraft adhésif, sur de grandes feuilles, (qu’on appelle planches ou parts d’herbier), que j’avais prédécoupées dans une sorte de papier Canson, au format du CBNA : 29 x 45.

Une fois ce travail terminé, à partir de 2020, j’ai repris la réalisation de mon propre herbier scientifique et, en parallèle, d’un herbier créatif. J’ai alors choisi mon papier pour la réalisation des planches, le papier recyclé bleu de mes chemises ainsi que le style et la conception des étiquettes, reprenant bien entendu les items proposés par l’ARH-IFH, tout en m’appuyant sur des ouvrages du MNHN consacrés aux herbiers.

Exposition à la galerie Chapleau, Le Croisic.

On a un peu parlé de cette exposition au Croisic. Qu’est-ce qu’on peut y découvrir ? Il y a trois directions ?

On y découvre mes propres herbiers scientifique et « créatif », mais aussi un immense panneau retraçant l’histoire des herbiers anciens, de l’Antiquité à la Renaissance, sur laquelle j’avais travaillé en 2023 pour un hommage au grand ethnobotaniste Pierre Lieutaghi.

Est-ce qu’il y a également des planches de votre arrière-grand-père ?

Oui. Des reproductions et des objets botaniques lui ayant appartenu sont montrés dans une salle de l’exposition : Trente-six reproductions de planches aquarellées, son carnet d’herborisation écrit à la plume, d’une écriture fine et magnifique, deux ou trois planches originales, ainsi que ses flores, dont la Flore de Gillet et Magne, qu’il évoque lorsqu’il herborise à la campagne, dans la Sarthe, avec ses amis. J’ai par ailleurs fait l’acquisition d’une presse du XIXe siècle. L’ensemble forme des vitrines de documents d’époque.

Une deuxième salle accueille une immense fresque murale, de quatre mètres de large, consacrée au trait du Croisic, l’estran, cette zone recouverte par la mer à marée haute et quasiment découverte à marée basse.

Dessin de la frise murale.

Cette frise montre l’étagement de la végétation jusqu’aux laisses de mer les plus hautes, ainsi que sur les dunes avoisinantes. J’en ai fait le dessin d’origine, avant que nous la peignions à trois, avec les jeunes étudiants en patrimoine et culture qui tiennent la galerie. On y voit la dune mobile où les plantes sont plus ou moins fixées, puis la dune fixée, avec des espèces qu’on peut aussi retrouver sur le littoral rocheux.

Dans cette pièce, sont aussi présentées une vingtaine de planches de mon herbier scientifique : pour la plupart liées au littoral du Croisic, mais aussi des fleurs plus communes comme le coquelicot, la carotte sauvage, la grande pervenche, ainsi que quelques planches d’arbres.

2 planches de l'herbier "créatif".

Mon atelier est également reconstitué dans des vitrines et un petit film tourné chez moi, présente la réalisation de deux planches selon deux techniques : le papier kraft collé et la couture, au fil de coton ou de lin, que j’emploie souvent, notamment pour les plantes un peu épaisses.

La troisième salle est consacrée à mon herbier créatif, avec un ensemble de planches à thème notamment sur des plantes locales et leurs usages populaires. Le Croisic, une ville pourtant tournée vers la mer et les marins, mais qui comptait aussi nombre d’agriculteurs jusqu’au début du XXe siècle. Pendant que les marins étaient en mer, je me suis demandé quelles plantes cueillaient les femmes restées à terre, une information difficile à trouver, mais j’ai tout de même « déniché » quelques éléments sur les landes de Bretagne et un intéressant texte ancien sur le tatouage chez les Bretons…

Pour la petite histoire, en sept jours, l’exposition (qui s’est déroulée jusqu’au 20 septembre 2026) avait déjà accueilli un millier de visiteurs ! Je n’y suis pas tous les jours, mais j’y ai croisé des gens passionnants et passionnés : au Croisic, les visiteurs viennent d’un peu partout, la ville étant desservie par la dernière gare TGV avant l’océan.

Merci beaucoup Claire.

Pour en savoir plus :

  • Une brève histoire des herbiers – Actes du séminaire d’ethnobotanique de Salagon – Hommage à Pierre Lieutaghi – 2024
    (Claire Macé)
    LIEN
  • Article sur le Traict du Croisic et sa flore halophile – La Garance voyageuse N° 148 – Hiver 2024
    (Claire Macé)
    LIEN

Claire MACÉ
Herbière

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