Nous avions interviewé Yannick Bohbot une première fois en 2018, alors que son herboristerie en ligne prenait déjà son essor.
Huit ans plus tard, nous avons souhaité revenir vers lui pour mesurer le chemin parcouru et comprendre ce qui a évolué depuis.
Derrière la continuité du projet, né en 2012, son activité s’est structurée, enrichie et professionnalisée, tout en conservant l’esprit des débuts. Une attention particulière est portée à la qualité des plantes, à leur traçabilité et à la rigueur des informations transmises.
Dans cet échange, Yannick revient avec simplicité sur les grandes étapes de ce développement, les choix opérés et les évolutions marquantes de son herboristerie.
Bonjour Yannick, pour commencer, pouvez-vous nous rappeler rapidement comment est née votre herboristerie en ligne ?
Mon herboristerie est née en 2012, en même temps que j’ai commencé les cours à l’ARH-IFH. C’était une reconversion professionnelle. J’étais plongeur, notamment à la Spirotechnique, l’entreprise de Jacques-Yves Cousteau.
Puis les enfants sont arrivés, et il a fallu que je fasse quelque chose ! J’ai donc bricolé avec les moyens du bord. J’avais cent soixante euros en poche, j’ai monté un site internet un peu comme ça, avec quelques enveloppes, une dizaine de plantes, et voilà. On était jeunes et sans beaucoup de moyens, donc l’idée, c’était de créer une activité qui me permette d’emmener les enfants au parc, de lancer quelque chose, en attendant d’avoir un autre travail.
Voilà comment c’est né.
Quand on vous avait interviewé en 2018, votre activité était déjà bien lancée. Qu’est-ce qui a changé en huit ans ?
Ce qui a beaucoup changé, c’est d’abord le site. Le site a été entièrement refait, repensé. On doit en être à la troisième ou à la quatrième version.
Ensuite, l’activité s’est enrichie avec le développement des réseaux sociaux, de la newsletter et du blog, ainsi que l’appui d’une scribe. L’ensemble des informations mises en ligne fait l’objet d’un travail rigoureux : elles sont systématiquement sourcées, vérifiées et rendues vérifiables.
Aujourd’hui, l’utilisateur peut télécharger les bulletins d’analyse, accéder à des informations validées par l’AFSSAPS (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé), et la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes). Les plantes en vente sont exclusivement des plantes autorisées dans l’espace Schengen. Et quand on donne des informations d’usage, ce sont bien celles qui sont reconnues par la DGCCRF. Dans certains onglets, on retrouve aussi des observations ethnologiques. Et, de manière générale, on indique la bibliographie, avec l’auteur, l’année, le contexte d’exploration et l’usage relevé pour telle ou telle plante.
On retrouve ainsi une dimension ethno-botanique supplémentaire.
Oui, qui a toujours été là. C’est même le point de départ. Au début, c’était quelque chose d’assez niche, et aujourd’hui, on s’est étendus à des plantes beaucoup plus classiques.
En regardant le chemin parcouru depuis vos débuts, quelles ont été les grandes étapes de votre activité ?
D’abord, l’obtention de l’attestation par l’ARH-IFH, ensuite, le passage de l’auto-entreprise à une véritable structure d’entreprise. À l’origine, j’étais en EIRL sous régime auto-entrepreneur. Puis je suis passé en EIRL avec le système de TVA : j’avais de plus en plus de demandes venant de professionnels. Pour eux, c’est intéressant de pouvoir récupérer la TVA.
Ce qui n’était pas possible avec l’ancien statut.
Exactement. Et la Chambre de commerce n’était pas forcément la mieux placée pour m’orienter. En réalité, j’ai surtout été bien accompagné par le service des impôts, où j’ai trouvé des interlocuteurs disponibles, capables de poser les bonnes questions et de m’aider à avancer concrètement. Franchement, ça a été un vrai soutien. Au-delà des aspects administratifs, il y avait une réelle dimension de conseil, d’autant plus appréciable que plusieurs services sont regroupés au même endroit (impôts, Urssaf…), c’est France services, ce qui simplifie les démarches et fait gagner un temps précieux. Je me souviens notamment avoir rempli ma déclaration et effectué mon changement de statut directement sur place, accompagné pas à pas. Il y a aussi eu la disparition du RSI.
Donc cela, c’était plutôt une étape structurelle, administrative.
Comme grande étape, il y a aussi eu le passage d’une activité exercée à domicile à une structure disposant de ses propres locaux. Ensuite, il y a eu l’arrivée de Julie, qui a complètement repensé le site. C’est elle qui l’a refondu. On a intégré toute la partie SEO, donc tout le développement sémantique sur internet, le référencement, etc.
Et c’est à partir de là que nous avons pu nous appuyer sur une scribe avec Heidi. Cela a pris un peu de temps à se mettre en place, mais cela a véritablement marqué un tournant.
Oui, un peu comme un dérailleur sur un vélo : on change de rythme, on passe un cap.
Et maintenant, nous travaillons aussi avec LEAC, une entreprise adaptée qui emploie des personnes en situation de handicap dans un cadre professionnel aménagé. […] C’est très important pour moi. J’ai toujours voulu développer une dimension sociale.
Mise en sachet à L’Entreprise Adaptée Cosnoise (LEAC), à Cosne-Cours-sur-Loire. – Photos : Yannick Bohbot
Est-ce que votre catalogue de plantes a beaucoup évolué ces dernières années, depuis 2018 ?
Oui, il a beaucoup évolué. On a beaucoup plus de références, sous différentes formes. Elles viennent toujours de différentes régions du monde, mais on essaie de concentrer les transports pour limiter l’impact carbone. Pour nous, c’est une question essentielle.
Et maintenant, nous travaillons aussi avec LEAC, une entreprise adaptée qui emploie des personnes en situation de handicap dans un cadre professionnel aménagé. Les salariés y bénéficient de contrats de travail classiques, avec des conditions adaptées et des dispositifs favorisant leur évolution vers le milieu ordinaire. Une partie de la mise en sachet est réalisée par les personnes qui y travaillent.
C’est très important pour moi. J’ai toujours voulu développer une dimension sociale. La mise en sachet des grands volumes, des grands “hits”, est donc assurée par cette association d’insertion et d’aide au travail.
Photos: Yannick Bohbot
Est-ce que votre clientèle est la même qu’au début, ou bien a-t-elle changé ?
Du côté professionnel, la clientèle a également évolué. Les professionnels peuvent désormais accéder à des catalogues spécifiques, adaptés à leur activité via leur numéro SIRET et leur code APE, avec des conditions tarifaires dédiées. Cela concerne aussi bien les laboratoires, les pharmacies et les distillateurs que les revendeurs, les smart shops, mais aussi des profils plus directement liés au terrain, comme les agriculteurs ou les vendangeurs, mais aussi des brasseurs, des distillateurs : Il y a, par exemple, une brasserie de la Nièvre, La Rur’Ale, une brasserie rurale, qui fait plein de choses.
Quelles sont les plantes qui se vendent le plus dans votre catalogue ?
La prêle, l’ortie et le saule figurent parmi les plantes les plus demandées. D’ailleurs, j’en profite pour lancer un appel : la prêle reste particulièrement difficile à trouver. Si certains en récoltent, cela peut m’intéresser, d’autant que ces plantes sont très sollicitées, aussi bien pour les tisanes que pour des usages en biodynamie, en traitements phytosanitaires.
Sur le blog, par exemple, nous avons développé des contenus autour de ces pratiques, en recalculant les concentrations de manière précise. Plutôt que des indications approximatives, l’idée est de proposer des repères concrets : déterminer quel poids de plante utiliser pour un volume d’eau donné, afin d’obtenir une concentration adaptée.
Nous avons donc repris l’ensemble de ces données pour les recalculer et les clarifier. Là où subsistait parfois une forme de mysticisme, l’objectif a été de rendre les choses lisibles et concrètes, notamment à l’aide de tableaux. L’idée est qu’en un coup d’œil, chacun puisse comprendre comment préparer et utiliser une solution, par exemple à base de prêle, pour des cultures comme la vigne, le pêcher ou l’abricotier.
Tout cela n’est rendu possible que grâce aux personnes qui travaillent avec moi sur le site. Parce que c’est un ensemble de compétences. Il faut récupérer les informations, les croiser, vérifier leur véracité, faire en sorte qu’elles soient vérifiées et vérifiables, et ça, c’est une nuance très importante ! Puis les mettre en forme, et faire en sorte que le référencement suive derrière. Entre la technique, ce qui est recherché par les internautes, et la compréhension humaine, ça fait tout un ensemble de métiers qui s’articulent autour de ça.
Je travaille avec mes partenaires depuis longtemps, chacun intervient en tant qu’indépendant avec sa propre structure.
À quoi ressemble une journée de travail pour vous ?
Une journée de travail commence généralement par les mails et le SAV, qui vont souvent de pair ; parfois, il s’agit simplement de répondre à des questions. Viennent ensuite l’impression des commandes, la mise en sachet si nécessaire, puis les expéditions : passage à la poste, dépôt en lockers, avant de revenir aux mails.
Le reste du temps se partage entre un peu de comptabilité et la communication, notamment sur les réseaux. Mais, concrètement, la matinée est largement consacrée aux échanges par mail.
Le reste de la journée, c’est de la préparation de commandes et de l’expédition.
…les usages encadrés changent, tout comme la manière de les présenter. Il est donc essentiel de rester attentif à ces évolutions.
Depuis la création de votre herboristerie en 2012, avez-vous constaté des évolutions dans la législation ou dans les contrôles ?
Disons que cela évolue en continu. Certaines plantes sont autorisées ou ré-autorisées en Europe, d’autres ne le sont plus ; les usages encadrés changent, tout comme la manière de les présenter. Il est donc essentiel de rester attentif à ces évolutions.
Mais, au fond, ces informations restent accessibles : il n’y a pas de secret. La digitalisation, déjà engagée, est aujourd’hui devenue incontournable, notamment pour la comptabilité et l’administratif. En dehors de cela, je ne constate pas de bouleversement majeur.
L’espace Schengen, c’est quand même le meilleur ami des herboristes !
… lorsque l’on regarde les images en ligne, ce qui est souvent présenté comme “cannelle indonésienne” correspond en réalité à des canneliers du Sri Lanka, l’espèce zeylanicum. Les représentations ne correspondent donc pas toujours au produit réel.
Quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à un élève de l’ARH-IFH qui voudrait se lancer dans une activité autour des plantes ?
Peut-être d’aller à sa préfecture, et de demander un rendez-vous ou des conseils. En général, les interlocuteurs sont dans les mêmes services, même si, ensuite, cela se répartit entre plusieurs branches : la DGCCRF, la DDPP (Direction départementale de la Protection des populations)…
Il y a peut-être même des formations gratuites, financées par l’impôt, sur la gestion des numéros de lot, ce genre de choses. Moi, je pense qu’il faut aller voir les services de l’État, les services fiscaux ou assimilés, pour être bien orienté dès le départ.
Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier aujourd’hui ?
Toujours cette curiosité pour les formes brutes de plantes, celles que l’on voit rarement, voire jamais.
Par exemple, j’ai récemment trouvé de la véritable cannelle indonésienne à l’état brut, encore avec son écorce. Or, lorsque l’on regarde les images en ligne, ce qui est souvent présenté comme “cannelle indonésienne” correspond en réalité à des canneliers du Sri Lanka, l’espèce zeylanicum. Les représentations ne correspondent donc pas toujours au produit réel.
Donc, ce qui m’intéresse, c’est d’aller chercher le vrai produit, celui qui correspond réellement au nom botanique, parce que des adultérations, il y en a partout.
C’est le même constat pour les olibans (résine aromatique issue d’arbres du genre Boswellia), dont il existe de nombreuses variétés. L’enjeu est alors de savoir précisément ce que l’on a entre les mains, d’en connaître l’origine, et de s’assurer de l’authenticité du produit, même lorsque son aspect diffère de la majorité des images que l’on peut trouver en ligne.
Sur notre site, les éventuelles allégations de santé sont directement référencées selon les indications de la DGCCRF.
Le blog de votre site prolonge d’ailleurs ce travail, avec une grande variété de contenus, à la fois sur les aspects réglementaires et sur des usages plus concrets des plantes.
Sur le blog on propose parfois des recettes, parce que ça plaît bien et que ça apporte un côté plus ludique. Mais on publie aussi des contenus d’actualité, notamment sur le classement des plantes, la législation, ce type de sujets.
Par exemple, sur le plan réglementaire, il y a toute l’histoire du kratom, Mitragyna speciosa. Nous avions fait un article à ce sujet. C’est une plante qui a été autorisée, puis interdite, et qui commence aujourd’hui à être ré-autorisée dans certains pays, pas au même rythme, ni de la même manière selon les contextes. C’est intéressant, parce que cela montre bien que les lignes évoluent en permanence, entre protection de la population, état des connaissances et validation des données.
C’est donc un bon exemple de sujet mouvant. Et il me semble que nous avons été parmi les derniers en Europe à proposer cette plante avant son interdiction. Depuis, certains pays qui l’avaient interdite auparavant commencent à revenir sur leur position.
Sur notre site, les fiches des plantes proposées à la vente intègrent elles aussi ce travail : les éventuelles allégations de santé y sont directement référencées selon les indications de la DGCCRF.
Au fond, il y a cette forme d’équilibre d’ensemble, où chacun s’efforce d’agir de manière responsable. L’enjeu est de rester à la fois accessible, pédagogique et rigoureux, sans jamais perdre de vue la justesse des informations transmises.
Certaines évolutions récentes, comme l’arrêt du Tongkat Ali, (Eurycoma longifolia) désormais interdit à l’échelle européenne, en sont une illustration concrète.
Nous avons d’ailleurs consacré un article à ce sujet sur le site.
Merci beaucoup Yannick.



































