Sophie Thillaye
« Cultivé Sauvage »

Au cœur des coteaux du nord-est toulousain, Sophie Thillaye cultive bien plus que des plantes : elle fait vivre un lien ancien entre la terre, le soin et la transmission. Paysanne herboriste, elle partage son temps entre cultures de plantes médicinales, cueillette sauvage et production d’huile de pastel, plante emblématique du Sud-Ouest. Guidée par une profonde curiosité pour le monde végétal, elle a bâti pas à pas une activité à son image, enracinée dans son territoire et ouverte sur l’avenir. Son parcours raconte la rencontre entre rigueur agricole, passion botanique et désir de redonner toute leur place aux plantes dans notre quotidien.

Bonjour Sophie, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer ce que vous faites aujourd’hui ?

Je m’appelle Sophie Thillaye, je suis paysanne-herboriste sur la commune d’Azas, en Haute-Garonne, à la frontière avec le Tarn, au nord-est de Toulouse. Je travaille sur environ huit hectares, avec trois types de production. 

La première activité concerne les plantes aromatiques et médicinales. Je cultive environ six cents mètres carrés et pratique également la cueillette sauvage. Ces plantes me permettent de fabriquer des tisanes et des macérats huileux. La deuxième est consacrée au pastel, Isatis tinctoria, dont j’extrais l’huile à partir des graines sur un hectare, en développement avec un voisin agriculteur. Enfin, j’ai des grandes cultures que je fais réaliser à façon, faute de gros matériel agricole. Cette année, c’est de l’orge brassicole ; les années précédentes, c’était du blé, et de la luzerne pour un éleveur. Je développe également des activités de sorties botaniques et d’initiation à la botanique.

Avant de vous installer comme paysanne-herboriste, quel était votre parcours ?

À la base, je suis ingénieure agricole, diplômée de l’école  d’Ingénieurs de Purpan à Toulouse. J’ai ensuite exercé différents métiers, toujours dans le secteur agricole et agroalimentaire : la formation, l’export de produits agricoles, et plus récemment le journalisme, je travaillais pour le magazine « Réussir Grandes Cultures ». C’est à cette période que le projet d’installation a commencé à prendre forme.

Champ de pastel - Isatis tincturia. ©AHPY

Vous vous êtes installée sur des terres familiales ?

Ce sont des terres qui appartenaient à mon oncle et à ma tante. L’agriculteur en place partait à la retraite ce qui m’a permis de racheter le terrain avec l’aide de ma mère et de lancer mon activité.

J’ai commencé avec l’envie de faire du pastel, car Isatis tinctoria est une plante emblématique du Sud-Ouest, elle a fait la fortune de Toulouse, Albi et Carcassonne au Moyen Âge et à la Renaissance, grâce à l’indigo extrait de ses feuilles. On en tirait aussi parfois l’huile à partir des graines, surtout pour produire de la semence. Mes débuts ont été modestes : trois cents grammes de graines à semer. C’est une plante bisannuelle, et j’ai compris assez vite que les choses prendraient du temps.

Ce qui me passionne, c’est l’huile : très riche en oméga-3 et en polyphénols, elle est remarquablement intéressante pour la peau.

C’est alors que la culture des plantes médicinales s’est imposée comme une évidence. C’est un domaine qui m’a toujours attirée. Mon père était notamment médecin, ma grand-mère pharmacienne, j’ai une tante infirmière à la retraite. De plus, à l’école, je choisissais déjà mes options autour des plantes médicinales. Je me suis donc installée dans cette spécialité et je me suis formée aux plantes aromatiques et médicinales à l’ARH-IFH.

Pour revenir au pastel, quel a été votre coup de cœur pour cette plante ?

Je ne pratique pas l’extraction de l’indigo, même si je trouve cela magnifique et que je ne l’exclus pas pour l’avenir, j’ai conduit des essais à petite échelle, jusqu’à deux cents kilos de feuilles, mais cela demande vraiment du matériel spécifique pour l’extraction. Pour l’instant, ce qui me passionne, c’est l’huile : très riche en oméga-3 et en polyphénols, elle est remarquablement intéressante pour la peau. Elle favorise le renouvellement cellulaire et soutient le système immunitaire, son efficacité dans le traitement du psoriasis a été démontrée. Ce qui me séduit particulièrement, c’est l’absence de contre-indication : bébés, femmes enceintes, personnes sous traitement peuvent l’utiliser.

L’ensemble de la plante me fascine. Elle est à la fois rustique et extraordinairement polyvalente par ses feuilles, son huile, et sa racine, cette dernière faisant partie de la pharmacopée chinoise. C’est cette richesse globale qui m’a conquise.

Tisane « Lendemain de fêtes ». ©Sophie Thillaye

J’ai vu sur votre chaîne YouTube que vous avez construit un séchoir au cœur de vos cultures. Pouvez-vous nous raconter ce projet ?

Je me suis installée officiellement en mars 2020, au début du confinement. Mon beau-frère, qui travaillait le bois, allait se retrouver sans travail pendant quelques semaines, et nous étions réunis en famille. Je réfléchissais à construire un séchoir d’environ 1m3, mais en échangeant, en réalisant que le temps était là, nous avons décidé de voir plus grand. Mon beau-frère, ma sœur et mon frère m’ont aidée à porter ce projet à quatre, avec l’ambition de construire d’emblée l’outil à la dimension finale de l’exploitation.

Je m’étais documentée auprès de producteurs et productrices lors de mes stages et visites, et à partir d’un guide de la Chambre d’agriculture des Pays de la Loire consacré aux différents types de séchoirs. Nous avons retenu un modèle que nous avons extrapolé d’un mètre cube à vingt mètres cubes. Tout a été autoconstruit, en partie avec des matériaux de récupération, en partie avec du bois fourni par une scierie de Bessières, village voisin, du pin douglas venu de la montagne du Nord, à une centaine de kilomètres, qui a l’avantage de ne nécessiter aucun traitement car il s’autoprotège.

Le séchoir et les cultures. Image extraite du film "Cultivé sauvage - Plantes médicinales et pastel en Occitanie". Réalisation : Christian Galet / Un Bout d'Univers Production

Le séchoir de 20m2 est construit sur pilotis. Il est équipé d’un capteur solaire, une sorte de porte inclinée, constitué d’un sandwich bois-métal-verre qui emmagasine la chaleur. Sous le métal, une lame d’air dynamique circule : elle entre par le bas du capteur, le traverse, puis monte vers les armoires de séchage situées en hauteur. Le séchoir comprend trois armoires de vingt-huit claies chacune, au format 70×70 cm. Aujourd’hui, un seul capteur alimente une seule armoire ; deux autres capteurs seront construits pour les deux armoires restantes. À terme, l’ensemble offrira près de 90 claies de séchage !

Séchoir et champ de plantes aromatiques et médicinales. ©Raynaud Photo

Comment commercialisez-vous vos produits ?

Je vends principalement en local, à la ferme et sur quelques marchés, en moyenne deux par mois, davantage en période des fêtes de fin d’année. J’utilise aussi une plateforme en ligne qui s’appelle Kuupanda avec laquelle je travaille depuis plusieurs années. C’est un outil créé en Occitanie, pensé pour les agriculteurs : il propose à la fois un site vitrine avec paiement en ligne, et un back-office complet pour gérer factures, devis, stocks, et même une caisse. Bien conçu.

Pour les particuliers, je propose tisanes, macérâts et huiles. Côté professionnels, je fournis notamment des savonniers qui intègrent l’huile de pastel dans leurs savons, que je revends également, ainsi que des producteurs souhaitant réaliser leurs propres macérats. J’approvisionne aussi quelques adresses : un restaurant à Verfeil et deux salons de thé pour les tisanes. Et, je cherche naturellement à élargir ce réseau de distribution.

La question des principes actifs des plantes médicinales, c’est une spécificité que j’ai découverte en deuxième année de l’ARH-IFH.

Qu’est-ce qui vous a conduite à suivre la formation de l’ARH-IFH, alors que vous aviez déjà une solide formation agricole ?

Mes études d’ingénieure remontent à quinze ans, et si l’agronomie m’a donné de solides bases en botanique et en gestion d’exploitation, elle n’aborde pas la question des principes actifs des plantes médicinales, c’est une spécificité que j’ai découverte en deuxième année de l’ARH-IFH.

La première année a été relativement accessible compte tenu de mon bagage, même en travaillant en parallèle. La deuxième a été bien plus dense : pharmacognosie, usages des plantes, principes actifs, production spécifique aux médicinales, un contenu riche, précis, indispensable pour exercer ce métier sérieusement.

Thymus vulgare devant le séchoir. ©Sophie Thillaye / Remplissage de sachets. ©Raynaud Photo

Qu’est-ce que cette formation vous apporte concrètement au quotidien ?

D’abord, elle m’a appris que la formation ne s’arrête pas à l’obtention du certificat, on continue à apprendre en permanence. Ensuite, elle m’a donné des outils très concrets : savoir distinguer précisément quelles espèces sont réellement médicinales et pour quels usages, toutes les lavandes, par exemple, n’ont pas les mêmes finalités. Aussi, à maîtriser la reconnaissance botanique, comprendre les principes actifs pour orienter ses choix de culture et à répondre avec assurance aux questions.

La légitimité que confère cette formation est peut-être davantage personnelle que professionnelle : les clients me demandent rarement si j’ai une formation. Mais ils perçoivent mon aisance et ma maîtrise du sujet, cela rassure.

Remplissage de sachets. ©Raynaud Photo

La France fait figure d’exception en Europe : au Portugal, en Belgique et dans de nombreux autres pays, le métier d’herboriste est pleinement reconnu.

Pensez-vous qu’il serait souhaitable que des cursus comme celui de l’ARH-IFH soient reconnus par l’enseignement supérieur ?

C’est un vrai cheval de bataille. Je suis pleinement en accord avec la volonté des écoles d’herboristerie, et notamment de l’ARH-IFH, de faire reconnaître le métier. Il manque clairement un échelon entre le producteur de plantes et le conseil au consommateur, un espace béant, aujourd’hui non couvert, qui a des conséquences très concrètes. Dans le cadre légal actuel, nous ne pouvons pas librement affirmer qu’une plante « est digestive », il faut dire qu’elle « aide à la digestion ». La contrainte terminologique est telle qu’elle déconnecte totalement le discours de l’usage traditionnel vivant.

D’autant que la France fait figure d’exception en Europe : au Portugal, en Belgique et dans de nombreux autres pays, le métier d’herboriste est pleinement reconnu. Le statut de paysan-herboriste, lui, a été officialisé il y a deux ans, c’est une avancée réelle et précieuse. Mais le métier d’herboriste de comptoir, distinct et complémentaire du travail des pharmaciens, devrait pouvoir exister à part entière.

Claies de séchage / Fioles d’huile de pastel – Isatis tinctoria. ©Sophie Thillaye

Je l’évoquais récemment avec une nièce en deuxième année de pharmacie : on leur demande un herbier de 20 plantes. En école d’ingénieurs agricoles, on m’en demandait 200 ! Et l’ARH exige pareillement près de 200 fiches de plantes. Ce décalage est assez saisissant.

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer herboristes et pharmaciens : ces derniers font un excellent travail, mais ils ne peuvent pas être partout. Il y a une place réelle, complémentaire, pour des spécialistes des plantes. Des collaborations existent déjà entre producteurs et pharmaciens, c’est un début. Ce qu’il faudrait, c’est assouplir le cadre et reconnaître la différence entre une plante issue d’un grossiste, traitée, transportée sur de longues distances, hachée menu, et une plante de petit producteur local, fraîchement séchée, moins transformée, aux propriétés bien mieux préservées !

Merci beaucoup Sophie.

Slique et graine de pastel - Isatis tinctoria. ©Sophie Thillaye

Sophie Thillaye
Cultivé sauvage
Production – Transformation – Sorties botaniques
Plantes sèches – Tisanes – Huile de pastel

395 chemin des Bouzigues
31380 Azas

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